U2oa - Nouvelle de Frédéric Darriet

Nouvelles & Extraits

Article publié le dimanche 17 avril 2011 par Cyrallen

U2oa

Par Frédéric Darriet

La forme effilée de la CyberSentinelle fendait le vide glacial de la haute atmosphère. Un intercepteur de première classe de cinquante mètres de long sur cinq de diamètre. Le vaisseau tournait si vite autour de la Terre que les logiciels de surveillance avaient du mal à repérer les villes calcinées. Sur tous les continents, les montagnes décapitées contrastaient avec les dorsales disloquées des océans évaporés. La Terre morte n’était plus qu’une sphère vagabonde orbitant autour d’un soleil moribond. Les forêts de cendres avaient depuis longtemps été dispersées par les plasmas brûlants des bombes antimatière. Plus une âme ne vivait nulle part entre les éclats de roc surchauffés ; l’homme s’en était retourné à la poussière. Une seconde de folie où tout ce qui marchait, galopait, rampait ou nageait sur la terre comme dans les eaux avait été annihilé puis dilué dans l’immensité stérile. Là haut dans le velours noir de la nuit, aucun pilote ne dirigeait la CyberSentinelle, seulement des entités biomécaniques obéissant à des ordres depuis longtemps vides de sens. La biomécanique avait été inventée afin de piloter des drones capables de voler à des vitesses supra-luminiques. Vrai que rien de biologique ne pouvait résister à des accélérations de plus d’une centaine de g ! Vrai aussi que l’isolement d’un homme ou d’une femme pendant plusieurs années dans le vide de l’espace aboutissait à la destruction de la raison. Du mal de l’espace germait la folie puis l’envie de disparaître, de voir ses atomes se fondre dans la masse rougeoyante du soleil. La biomécanique s’était faite Mère nourricière des premières puces à neurones. Des matrices dont les connexions identiques à celles d’un cerveau couraient sur un maillage de silicium, le tout baignant dans un fluide nourricier. Il avait suffit de connecter les milliards de puces à la superstructure d’un vaisseau et le tour était joué ; il n’y avait plus besoin d’équipage, donc plus à se préoccuper de nourriture, d’eau ou d’air, seule suffisait la lumière des étoiles pour alimenter le système. Au début, la technologie fut qualifiée d’amorale par le comité d’éthique mondial, mais comme toujours, les riches nations avaient ignoré les décisions internationales. Les lois étaient pensées par les puissants pour asservir les plus pauvres ! Cette vérité fonctionnait depuis des millénaires et il n’était pas nécessaire que les choses changeassent un jour.

En fait, le programme avait débuté avec des neurones humains mutants à partir desquelles les neurophysiologistes avaient extrait des neuromédiateurs capables de bloquer certaines facultés neuronales où, au contraire, d’en exciter certaines autres. Les neuro-hormones chimères comme les appelaient leurs découvreurs ouvraient des champs d’investigations insoupçonnés dans le domaine de la cybernétique. Or toutes ces astuces biochimiques n’empêchèrent pas l’altération psychique des entités biomécaniques. Même fragmenté en des unités très rudimentaires, le CyberCerveau sombrait rapidement dans la folie du Grand Vide. Un cerveau sain habité par un esprit malade conduisait son intégrité à la destruction. Les savants trouvèrent alors un début de réponse en greffant sur les plaques de silicium, une mosaïque de neurones prélevés sur des hommes et des femmes. Les implants se complétèrent merveilleusement sur le plan des structures mentales et aboutissèrent – comme par magie – à la fusion quasi parfaite des ego. Une cybercréature bicéphale qui ne connaissait plus la méfiance, ni le doute, en fait la fusion parfaite de ce que la Terre avait produit de mieux au cours de ses quatre milliards et demi d’années d’évolution.

N’ayant plus rien à espérer du chaos qui autrefois s’appelait la Terre, Uo et Ua modifièrent la trajectoire de l’aéronef pour l’ajuster sur l’étoile Cygnus X-1. Les analyseurs disposés le long de la coque avaient repéré à six mille années lumière, une planète semblable à la Terre. Un monde couvert d’océans et où dérivaient au grès des courants, d’inextricables archipels de mousses nomades. Les sondeurs avaient repéré les ruines de monuments aux volumes tantôt fusiformes, tantôt sphériques ou pyramidaux ; des artéfacts dont il était difficile de percer les motivations mais qui semblaient néanmoins construits selon les règles d’une technologie avancée. Malgré le savoir accumulé dans le cyberespace, U2oa ne put extrapoler les données captées par ses sondeurs pour dresser le profil de la civilisation extrasolaire. U2oa se mit alors à naviguer dans la trame secrète des cybermondes et quelle ne fut pas sa sensation de se sentir filer comme un photon. Il se laissa glisser le long des cordes vibrantes d’énergie. La vitesse abolissant le temps, son jaillissement dans les zones les plus inaccessibles de la matrice se mit à resplendir telle une novae. Le symbiote U2oa ressentit des sensations que nul homme ou femme de la Terre n’avaient jamais éprouvées. La fusion de l’homme et de la femme avait configuré le vaisseau en une espèce d’entité qui s’autosuffisait dans tous les domaines de la physiologie et de la conscience. Huit années d’errance dans le noir de l’espace et pourtant pas une seconde ne s’était emmaillée du soupir de l’ennui. Personne qu’U2oa ne pouvait mieux appréhender l’immensité de l’espace-temps. Il était parvenu à la lisière d’un univers où chaque seconde durait des années mais où, paradoxalement, les années se contactaient en des espaces de temps subliminal à la limite de la perception.

Ensemble à tout jamais et pourtant si désespérément seul ! Confronté à lui-même sur des éons/secondes, il en avait eu du temps pour s’en poser des questions, du temps pour s’en inventer des réponses. Il n’était pas devenu fou, il s’était seulement découvert le don d’ubiquité. Tandis que Chélone le CyberVaisseau orbitait sans relâche autour de la Terre, U2oa rêvait de son passé d’homme et de femme. Il se sentait attiré tantôt là-bas sur cette planète d’archipels couverts de mousses, tantôt ici, sur ce monde de roche noire si proche de la dislocation. Quelle sensation étrange que de sillonner un univers apparemment sans limite et qui pourtant se dénude aussi impudiquement.

Les sondeurs informèrent U2oa que Chélone était prêt pour le saut quantique. Dommage qu’il n’y eu âme qui vive pour contempler le somptueux spectacle d’U2oa s’abstrayant du monde tangible. Très certainement personne non plus pour le voir ressurgir à la lisière du système binaire trou noir, géante bleue Cygnus X-1. Pour la première fois de son histoire, l’humanité avait franchi les limites d’un cosmos qui lui était jusque là interdit. De chair et de sang depuis les origines, de neurone et de silicium pour assurer son avenir, somme toute l’apparence humaine n’avait que peu de sens face une si fabuleuse destinée ! Le plus important dans cette odyssée étant qu’U2oa parvint de la Terre et qu’il portât dans ses senseurs, les espoirs d’une civilisation aujourd’hui disparue.

U2oa sentait le vent sous le sombre couvert des sapins tout comme il sentait la brume envelopper les archipels de mousses monades. Le temps des incertitudes se profilait à l’horizon que déjà s’entendait le bruissement des premières métamorphoses.

Le printemps d’une aube nouvelle s’annonçait. U2oa avait conquis les étoiles. A lui maintenant de ne pas tomber pas dans le piège qui avait anéanti ses ancêtres querelleurs.


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