Gagner la guerre

JAWORSKI Jean-Philippe

Article publié le mercredi 22 avril 2009 par Philémont

Quatrième de couverture

Au bout de dix heures de combat, quand j’ai vu la flotte du Chah flamber d’un bout à l’autre de l’horizon, je me suis dit : « Benvenuto, mon fagot, t’as encore tiré tes os d’un rude merdier. » Sous le commandement de mon patron, le podestat Leonide Ducatore, les galères de la République de Ciudalia venaient d’écraser les escadres du Sublime Souverain de Ressine. La victoire était arrachée, et je croyais que le gros de la tourmente était passé. Je me gourais sévère. Gagner une guerre, c’est bien joli, mais quand il faut partager le butin entre les vainqueurs, et quand ces triomphateurs sont des nobles pourris d’orgueil et d’ambition, le coup de grâce infligé à l’ennemi n’est qu’un amuse-gueule. C’est la curée qui commence. On en vient à regretter les bonnes vieilles batailles rangées et les tueries codifiées selon l’art militaire. Désormais, pour rafler le pactole, c’est au sein de la famille qu’on sort les couteaux. Et il se trouve que les couteaux, justement, c’est plutôt mon rayon…

Jean-Philippe Jaworski, né en 1969, est l’auteur de deux jeux de rôle : Tiers Âge et Te Deum pour un massacre. La fureur des batailles, la fougue épique et l’humour noir sont au rendez-vous de cette deuxième plongée tumultueuse et captivante dans les « Récits du vieux royaume » : après Janua Vera (prix Cafard cosmique 2008), le retour très attendu de Don Benvenuto !

L’avis de Philémont

On avait été profondément marqué par la première oeuvre de Jean-Philippe JAWORSKI, Janua Vera, un recueil de sept nouvelles se déroulant comme autant d’histoires du Vieux Royaume, un univers médiéval imaginaire mais néanmoins rendu crédible par la justesse du ton de l’auteur et par une utilisation parcimonieuse des artifices traditionnels de la Fantasy. Parmi ces nouvelles, il y avait Mauvaise donne qui mettait en scène Benvenuto Gesufal, un assassin de la Guilde des Chuchoteurs, qui se trouvait mêlé à une tortueuse machination politique visant à la prise du pouvoir dans la République de Ciudalia. Le récit s’achevait sur une invitation pour Benvenuto à participer à une guerre contre le Royaume de Ressine de la part du Podestat Leonide Ducatore.

Quand Gagner la guerre débute, cette guerre a eu lieu et s’est achevée sur une victoire de la République. Mais c’est seulement maintenant que les talents de Benvenuto Gesufal vont pouvoir s’exprimer pleinement. Il doit non seulement négocier la paix entre les deux protagonistes, mais également rivaliser d’astuces pour que son "patron" puisse demeurer à la tête de la République et accroître son pouvoir face à des rivaux politiques sans scrupules. Pour cela encore faut-il que lui même reste en vie, ce qui n’est pas chose facile dans la République de Ciudalia…

Avec ce roman, Jean-Philippe JAWORSKI adopte la même méthode narrative que dans la nouvelle. Il laisse intégralement la parole à Benvenuto Gesufal qui entre dans les moindres détails de son histoire, tout en ménageant le suspense et les rebondissements de l’intrigue. De plus, Benvenuto est doté d’une gouaille sans pareille qui donne une touche humoristique et un rythme soutenu à son récit. Cela montre aussi que l’auteur a fait d’importantes recherches linguistiques, en particulier argotiques, la difficulté étant de rendre cohérents l’argot du Moyen-Age et l’argot contemporain, tout en veillant à ce que cela reste compréhensible pour le commun des lecteurs.

Quant aux sources d’inspiration elles sont duales. D’un point de vue historique, il s’agit de la cité-Etat de Venise, en particulier dans ses relations avec l’Empire byzantin, mais aussi du point de vue du raffinement de sa culture. D’un point de vue littéraire, il s’agit du Prince de Nicolas MACHIAVEL, Gagner la Guerre étant initialement, de l’aveu même de l’auteur [1], un projet d’illustration romanesque de la pensée politique de MACHIAVEL. Mais que l’on ne s’y trompe pas, l’inspiration ne signifie pas ici copie, l’intrigue comme la géopolitique du roman étant parfaitement personnelles et originales.

Le résultat est une oeuvre massive (688 pages denses) dont on tourne les pages avec frénésie et où l’on ne s’ennuit pas une seconde. Rarement une oeuvre de Fantasy aura aussi bien rendu les complexités de la politique, tout en veillant à ce qu’elles restent compréhensibles. Rarement aussi, une crapule comme Benvenuto Gesufal aura été rendue aussi complexe, crédible et attachante, sans pour autant délaisser les personnages secondaires. Rarement enfin un univers imaginaire aura été rendu aussi complet et cohérent, notamment grâce à une utilisation intelligente et parfaitement dosée des thèmes (la magie) et figures (les elfes) usuels de la Fantasy.

Pour toutes ces raisons Gagner la guerre est une incontestable réussite qui est appelée à un avenir radieux. Sur le court terme on peut parier sur de multiples récompenses. Sur le long terme il deviendra à coup sûr une référence. De là à parler de chef d’oeuvre il y a un pas que je franchis bien volontiers.

Notes

[1] http://www.moutons-electriques.fr/virtuel.php ?n=28


Réactions sur cet article

  • Gagner la guerre
    6 janvier 2012, par perrine

    Bonjour, j’ai lu ce livre il y a peu, en fait, je l’ai dévoré. Benvenuto est vraiment répugnant, et intelligent. Les raisonnements politiques sont un peu tirés par les cheveux, mais le décor et le style très libre voire cru (comme le langage de Benvenuto)m’ont plu.

    Un pavé dont on ne sent pas passer les chapitres.




 
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