"La spore de Sédicaph" de Frédéric Darriet

Nouvelles & Extraits

Article publié le mardi 1er janvier 2008 par Cyrallen
Mis à jour le dimanche 17 avril 2011

Voici une nouvelle de Frédéric Darriet, auteur amateur (1175 mots).

"La spore de Sédicaph" de Frédéric Darriet

Lorsque les deux soleils de Sédicaph se suivaient l’un derrière l’autre comme des perles enfilées sur un même fil, la brume se faisait plus dense sur les archipels de mousses nomades. Des îles de sphaigne émeraude que cernaient de fins liserés de sable blond. Un monde où matière et énergie fusionnaient en des structures fragiles aux propriétés à la fois solide et liquide. Sédicaph l’inaccessible, montre-nous ton vrai visage entonnaient les dévots pétris de légendes. Sédicaph, pourquoi te caches-tu derrière ton voile de silence ? se demandaient les plus pragmatiques. Bien que membre de la Guilde depuis près de dix mille ans, les Sédicaphors ne quittaient jamais leur monde d’eau tranquille constellé d’îles errantes. Sédicaph restait une énigme et de l’avis de tous, il était vain de poser des questions quand personne ne pouvait y répondre. Les Sédicaphors détenaient les secrets de réalisations fabuleuses générées par la puissance de théories toutes aussi surprenantes. Tel était le visage de Sédicaph pour les mille peuples de la Voie Lactée. Une planète hermétique pour laquelle la Guilde ressentait un sentiment d’impuissance teinté de l’infinie tristesse de ne pouvoir communiquer avec un monde aussi exceptionnel. La galaxie tournait dans la ronde immuable de ses milliards de soleils mais sur Sédicaph s’organisait une âpre bataille où trois de ses meilleurs esprits se préparaient à l’isolement de la Grande Réflexion. # Les Terriens qui avaient eu l’hommage de rencontrer des Sédicaphors les décrivaient comme de grosses limaces accoutrées de longs manteaux noirs. Le peuple arboricole de Meyïur les comparait à des gousses charnues exhalant l’âme parfumée de leurs profondeurs secrètes. Les autres planètes racontaient beaucoup de choses aussi mais tous s’accordaient à louer la beauté surnaturelle des natifs de Sédicaph. Et pour être belle, Ealé était vraiment très belle. Sévul et Nibor envoûtés par la noirceur anthracite de leur compagne embaumaient les sous-bois d’une brise parfumée. En réponse à la fragrance, Ealé s’épanouit en un bouquet de fleurs chatoyant. Sévul et Nibor la sentaient prête pour l’isolement de la Grande Réflexion et chacun d’eux espérait que la spore produite par leur triade serait la plus fertile de la saison. Le tapis d’orchidées qui n’en finissait pas de fleurir sur les flancs d’Ealé s’irisait des couleurs de l’aurore boréale. L’amour de Sévul aussi rageur qu’un orage magnétique modifia la structure de l’espace en créant la bulle où germerait la spore. Nibor s’y glissa le premier tel un conquérant sur une île déserte, vérifia la stabilité des lieux puis invita ses deux compagnons à l’y rejoindre au plus vite. La brume au dessus des volubiles coulait vers le sol de mousse comme des écharpes de fumée liquide. L’entité sporale Ealé-Sévul-Nibor écoutait avec délice le brouillard grésiller sur la coque d’énergie vibrante de tensions.
— Cette bulle me semble parfaitement stable, lança Nibor à ses deux amis.
— Je crois que nous pouvons commencer la Grande Réflexion ! Répondit Sévul, toute son attention concentrée sur la paroi du cocon.
— Alors Action-Réaction, roucoula Ealé toute sémillante. Sévul active la séquence espace-temps que nous puissions visualiser le terrain d’étude. Sévul s’exécuta avec l’aisance des maîtres façonneurs. Autour d’eux apparurent les courbes élastiques de l’hyper sphère génitrice au sein de laquelle les sphères souches se divisaient à l’infini. Le continuum de tous ces univers qui se chevauchaient sans jamais briser le voile fragile de leur individualité impressionnait la triade pourtant rompue à ce genre d’exercice.
— Concentrons-nous sur notre cosmos, vitesse de la lumière trois cent mille kilomètres par seconde ! laissa tomber Sévul.
— Focalisons-nous aussi sur l’univers d’à côté, vitesse de la lumière cinq cent mille kilomètres par seconde, suggéra Ealé. L’autre également plus en retrait, vitesse de la lumière deux cent mille kilomètres par seconde. Sur sa peau, les orchidées odorantes se rétractèrent en une myriade d’étamines noires zébrées de jaune sulfureux. L’attirance physique ne demeurait plus nécessaire maintenant que le processus de la Grande Réflexion était enclenché. Il lui fallait plutôt guider ses deux compagnons sur les chemins de la vérité.
— Observation et enregistrement des données ! Les sphères d’expansion de chaque univers créent des zones de matière mitoyenne où les attractions gravitationnelles s’additionnent, gronda Nibor qui déjà, exsudait les premières fibres de la spore. Ealé savait qu’il lui fallait vite catalyser la réflexion du groupe. Ses étamines noires bigarrées de soufre exhalèrent une vapeur ambre, volatile comme l’éther. Sévul et Nibor se retrouvèrent paralysés mais dans leurs corps s’opérait une subtile alchimie qui décuplait la sensibilité de leurs centres nerveux.
— Je visualise mieux la mécanique céleste ! déclama Nibor tremblant d’excitation.
— Veux-tu que j’active une expansion plus rapide des univers, demanda Sévul branché sur les neurones de son ami.
— Juste une impulsion, toute petite…très bien Sévul, regardez comme la structure des espaces se dessine ! Je pense mes amis qu’en cet instant magique, nous tous ici décryptons les mystères de la matière sombre et de cette énergie du vide qui gonfle les univers comme nos stratosphériques méduses à méthane.

Tout en exprimant ce que ses vibracils captaient de l’hyper sphère bouillonnante, la mémoire de Nibor enregistrait les informations collectées. Ealé et Sévul comprirent à leur tour que la matière noire de leur dimension, tant recherchée par les savants de la Guilde n’était en définitive que la matière des univers voisins. A l’inverse, les milliards de galaxies qui se bousculaient dans leur réel visible se faisaient sentir sous la forme d’une matière noire non décelable dans tous les univers en contact avec le leur. Somme toute, cette kyrielle de cosmos qui se côtoyaient sans jamais s’ouvrir les uns aux autres se bataillaient avec autant de délicatesse qu’une bande de chiffonniers. Et fatalement dans ce fatras indescriptible apparaissait des zones hyperdenses où la matière se repliait sur elle-même pour ressurgir en des amas tous neufs obéissant à des lois nouvelles.

L’épiderme sombre de Nibor se teintait désormais de la pâleur froide du marbre immortel. Pourtant le brillantissime savant supputait toujours sur les raisons de l’expansion galopante des galaxies dans le vide de l’espace. Ces galaxies échevelées qui normalement ne pouvaient s’en aller aussi vite mais au contraire s’attirer les unes les autres par le biais de l’attraction universelle. Qu’est ce qui faisait courir ainsi les univers ? L’extra lucidité de la condition sporale fit savoir à Nibor que c’était le souffle cumulé de tous les univers bulle mitoyens qui gonflait la leur de bulle d’un souffle infatigable. Comme il était exaltant de penser que le sort de leur cosmos se trouvait indéfectiblement lié à des dynamiques célestes situées sur d’autres plans de réalité.

Ealé et Sévul restèrent un moment abasourdis par l’information contenue dans la spore. Il leur fallait de toute urgence transporter Nibor et son message à la Grande Bibliothèque où l’intelligentsia galactique étudierait le concept des univers mitoyens. Ils n’eurent d’ailleurs pas le temps de réitérer leur appel que déjà, la voile photonique qui transporterait Nibor jusqu’au lointain siège de la Guilde venait d’apparaître de derrière la cime des arbres.

FIN

Deux autres nouvelles de Frédéric Darriet est également disponible sur le site : De Chair et d’Ivoire et U2OA ainsi que son roman "Les Poules Bleues de l’automne".


Réactions sur cet article

  • "La spore de Sédicaph" de Frédéric Darriet
    26 février 2009, par sukijoy
    Très belle nouvelle. Une langue poétique et inspirée, un thème dévoilant un imaginaire fertile. A quand un autre texte ?



 
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