Niourk

WUL Stefan

Article publié le dimanche 30 décembre 2007 par Cyrallen

Quatrième de couverture :

La Terre n’est plus qu’un vaste désert. Des monstres engendrés par d’antiques technologies radioactives hantent ce qu’il reste des océans — quelques lacs d’eau saumâtre, rien de plus.

Dans ce monde âpre, un enfant noir, rejeté par tous les membres de sa tribu, se met en route vers Niourk, la ville mythique, peuplée de fantômes.

Au bout de cette quête se trouve peut-être le moyen de redonner vie à notre Terre assassinée.

Un classique de la science-fiction française.

Né en 1922, Stefan Wul a publié entre 1956 et 1959 onze romans qui constituent l’essentiel de son œuvre. La spontanéité et la constante inventivité qui en émanent font de cet auteur l’une des figures les plus attachantes de la science-fiction française.

L’avis de Philémont :

Dans un futur indéterminé, la Terre n’est plus que radioactivité, et l’Humanité est retournée à l’âge de pierre. C’est dans ce contexte que l’enfant noir, pourtant rejeté par tous, va redonner espoir aux hommes…

Niourk est un des romans les plus connus de Stefan WUL. Souvent présenté comme un classique de la science-fiction française, il se caractérise en effet par un style très personnel : à l’image de ce qu’est devenue l’Humanité, les mots sont simples, les phrases brèves, le rythme échevelé et l’intrigue très facile d’accès. Le tout prend corps dans un roman très court qui ne nécessite pas d’efforts d’interprétation particuliers de la part du lecteur. Il a d’ailleurs souvent été édité dans des collections dédiées à la jeunesse.

De son côté, le lecteur plus âgé risque d’être déconcerté par la naïveté du récit. Néanmoins, s’il est resté un grand enfant, il ne peut être que séduit par le charme de ce roman. A la limite, il pourra même y voir une forme moderne des contes que l’on raconte au coin du feu, mélangeant prouesses exceptionnelles et poésie. Il parlera alors plutôt de spontanéité que de naïveté.

C’est indéniablement mon cas, cette lecture ayant été pour moi un véritable plaisir.

L’avis de Jim le Galactique :

Attention ! ce n’est pas un bon roman, respectant avec exactitudes tout les préceptes du genre. En effet, c’est bourré d’erreurs. Mais alors, pourquoi une si bonne note ?

Wul, on aime ou on aime pas. Mais quand on la chance d’apprécier, on garde de la lecture de ses oeuvres un souvenir impérissable. Niourk, est à mon avis, son "livre culte", le plus beau (au sens premier du terme), le plus magique et le mieux écrit.

Wul suit la trace de l’enfant noir. Sa quête est un constant crescendo qui aboutit sur une fin incroyable, et impossible. Pour ne pas révéler trop de la fin, je vais me contenter de ça.

Dès le début, le contexte est planté. Homme, bêtes ? La tribu est à un stade intermédiaire, et c’est en l’enfant noir, modelé par les traditions, que survit le peu d’humanité. Le récit démarre, puis l’enfant noir arrive dans la ville des dieux, nous en l’occurrence. Déserte et inhabitée, les rares vestiges du passé sont reliques. Le paradoxe atteint son summum , quand devant une affiche publicitaire soulevée par le vent, l’enfant noir s’agenouille devant "son dieu".

Dans un style clair, poétique, très poétique et désabusé en même temps, Wul dépeint un univers totalement transformé. Descriptif, narratif, le récit s’emmêle, se complexifie et quand l’enfant noir, seul, arrive devant la Niourk, il est porteur d’espoir, invite au rêve et a la réflexion.

C’est fort, la fin est … attachante, drôle , dramatique. Tout le roman se construit en reliant humour, ironie cruelle et laideur. C’est magique, pleins d’espoirs, excellemment écrit, et les derniers chapitres sont pittoresques. C’est du Wul comme on l’aime. Niourk est d’ailleurs encore étudié dans les collèges.

Absolument incontournable pour bien comprendre la science fiction française et son évolution. Et surtout, pour se rendre compte qu’aucune catégorisation n’est permise avec ce type de livres. Car dans Niourk, l’étiquette SF n’est pas indispensable tant le roman en dépasse les frontières.

Extrait :

Depuis cette étrange rencontre, l’enfant noir ne pensait plus qu’à Niourk. Il imaginait une ville immense, bien plus vaste que Santiag. Et comme l’idée de trouver du gibier dans une ville choquait sa logique primitive, il se peignait en rêve des immeubles en forme d’arbres, des buissons fleuris d’images de dieux et des rues tapissées de hautes herbes. À chaque détour, dans chaque encoignure, il devinait des meutes de chiens ou de jaguars. L’ensemble du tableau restait confus, mais stimulait l’ardeur de l’enfant.

Il menait la tribu à marches forcées, regrettait la tombée de la nuit qui retardait le voyage. Avant de s’endormir, il contemplait longuement l’horizon drapé de nuages d’or et croyait parfois deviner la silhouette attirante de Niourk.

Au matin, il était le premier debout, et secouait les chasseurs endormis. Le long cheminement recommençait, à peine coupé d’une halte vers le milieu du jour, quand le soleil était au plus haut. L’enfant sautait sur le dos de l’ours quand il était fatigué, sans se soucier de la lassitude des autres.

Enfin, ils atteignirent le fleuve Huds. L’enfant noir sentit battre son coeur dans sa gorge quand il l’aperçut. Puis il courut vers lui, les bras levés. Il déboucha sur une petite plage de vase, craquelée par l’ardeur du soleil. Il y enfonça jusqu’aux genoux et, ravi, contempla l’eau verte qui venait de Niourk.

Peu à peu, les chasseurs s’étaient rassemblés à quelque distance derrière lui. Tous le regardaient. Ils avaient le regard vide et confiant, attendaient que l’enfant dictât ses ordres. L’incroyable supériorité acquise par le petit noir annihilait chez les autres toute initiative. Ils lui obéissaient aveuglément, s’en remettaient à lui pour tout. La présence de l’enfant noir couvrait la tribu d’une protection totale. Même le Vieux n’avait pas eu pareil pouvoir.

L’enfant contemplait le fleuve. C’est alors qu’il éprouva en lui un bouleversement bienfaisant. Pendant une seconde, il eut l’impression que son crâne allait éclater, puis il sentit les rouages de son esprit fonctionner avec la vitesse sûre d’un mécanisme parfait. Il comprenait un tas de choses à la fois. Il voyait clairement un rapport entre la vitesse du courant et la pesanteur agissant sur toute chose : « L’eau tombe de haut en bas comme tout tombe, pensait-il, comme la pluie. Mais la pluie est formée de petites gouttes qui s’écrasent droit au sol, tandis que les dix fois, dix fois, dix fois… jusqu’au bout… de gouttes qui forment l’eau du fleuve roulent ensemble sur une pente qui vient des montagnes, qui sont trop loin pour que l’enfant noir les aperçoive, jusqu’à un lac également très loin… Ces gouttes tombent en roulant les unes sur les autres, non de haut en bas mais de gauche à droite, retenues de tomber droit par le sol légèrement, très légèrement penché de la montagne au lac… La tête de l’enfant noir fait un peu mal… oui, mais… Évidemment le sable ne coulerait pas comme ça et pourtant il est formé de tout petits grains, mais ces grains sont pointus et raclent là où l’eau glisse et puis chaque goutte d’eau est beaucoup plus petite qu’un grain de sable, et elles sont rondes, c’est pour cela qu’elles glissent, hé ?… C’est fini, l’enfant noir ne sent plus rien, c’est comme s’il avait rêvé.

Toutes ces idées, maladroitement exprimées par un langage mental incomplet, lui avaient traversé la tête en un éclair. Depuis quelques jours déjà, il était sujet à ces crises de lucidité aiguë qui lui donnaient un sentiment de puissance exaltante. Ces pensées n’auraient rien eu d’extraordinaire chez un civilisé de son âge, mais dans un cerveau totalement inculte, elles marquaient un génie effrayant.

L’enfant noir attribuait ce phénomène au fait d’avoir mangé la cervelle du Vieux. Mais il se trompait. Il ignorait qu’une dose considérable de radioactivité lubrifiait (si l’on peut ainsi s’exprimer) les engrenages complexes de son esprit. Il s’était nourri pendant quinze jours exclusivement de cervelle de poulpe que les chasseurs avaient conservée pour lui en la séchant au soleil.

Un corps chimique complexe s’était, en mille ans, fixé dans la matière grise des monstres, avait fait de ces animaux stupides des êtres doués d’une certaine raison. Sur un homme, les effets en étaient ahurissants. L’enfant avait redécouvert tout seul en un mois que la Terre était ronde, que la Lune était une terre plus petite qui tournait autour d’elle. Il avait noté que les constellations gardaient toujours à peu près la même disposition mais n’avaient pas la même situation chaque nuit par rapport à une étoile fixe qu’il nommait en lui-même : « l’étincelle qui ne bouge pas » et n’était autre chose que la polaire. Il utilisait cette observation pour voyager sans se tromper dans la direction choisie.

Il sentait bien que ce fatras de connaissances récentes n’était pas en ordre dans sa tête et qu’il manquait beaucoup de pièces à l’immense puzzle de la nature. Mais chaque jour lui apportait une nouvelle pièce qu’il réussissait parfois à caser à côté d’une autre, ce qui facilitait de temps en temps le rangement d’une troisième.

Ses crises de lucidité étaient de plus en plus fréquentes. L’enfant s’en réjouissait. Pendant ces accès de clairvoyance, il se sentait vivre avec une intensité grisante.

Il ignorait que ces accès étaient également les symptômes d’une maladie. Il ignorait que le feu bleuâtre transformant tous les soirs les ébats des chasseurs en danse macabre signalait la présence dans leur corps d’un poison tenace. Mais il était le seul à sentir les effets stimulants de ce poison sur son esprit, car seul, il s’était nourri en forte quantité de la cervelle des monstres.


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