L’Échiquier d’Einär (T1 Les Chroniques Insulaires)

PANIER-ALIX Claire

Article publié le samedi 29 décembre 2007 par Cyrallen

Quatrième de couverture :

L’immense armée du sorcier Guiderod progresse sur l’île de Modar’Lach, rasant et exterminant tout sur son passage. Rien ni personne ne semble pouvoir l’empêcher d’atteindre les terres sacrées d’Hyriance.

Face aux pertes considérables subies par les derniers protecteurs du vieux monde elfique, les chevaliers se tournent vers les anciennes légendes et font appel aux Grands Dragons, endormis au pied de l’arbre Péridixion.

Et les prières semblent atteindre leur but, puisque l’on voit l’arbre frémir…

Alors le Dieu Einär, rêveur d’univers, pense un instant que sa partie d’échec est peut-être en train de lui échapper…

Claire panier-Alix est passionnée par les mythes et légendes et par la fantasy. Elle est également fan de Tolkien, Bradley, Howard, Herbert et Snorri Sturluson. Elle nous offre avec L’Échiquier d’Einär un roman grandiose et sans limite, ce qui la place indiscutablement au sein de cette nouvelle génération d’auteurs français de fantasy talentueux et ambitieux.

L’avis de Cyrallen :

L’Échiquier d’Einär est le premier volume d’un nouveau cycle de fantasy à la française. A l’instar du Secret de Ji de Pierre Grimbert, c’est un univers entier, avec ses codes, ses légendes, ses dieux, ses personnages héroïques et ses animaux fabuleux qui débute ici. La géographie est fouillée, les plans spatiaux-temporels se mélangent dans l’esprit des Dieux rêveurs de mondes, et les destinées des simples mortels semblent tracées depuis longtemps dans l’esprit de ces Dieux las d’une immortalité qui leur pèse.

L’entrée des personnages dans le roman se fait de façon suffisamment fluide pour que l’on ne s’égare pas dans la foule de noms et de légendes qui finissent par caractériser cet univers, comme dans le cycle du Trône de Fer de G.R.R Martin par exemple. Mais contrairement à ce dernier, le scènes sanglantes de bataille sont souvent éludées, les combats sont souvent écourtés et ne constituent pas un reflet crû de la réalité comme on le trouve chez Martin, ce qui est dommage à mon sens, puisque cela ajoute une dimension dramatique aux évènements, qui n’est pas souvent présente ici malgré les conséquences parfois terribles de certains affrontements.

On peut trouver quelques de références à Tolkien (l’iris des humains-Ailés devient reptilien comme l’œil unique de Sauron, le trésor du dragon Bromatofiel qui fait penser à celui de Smaug dans Bilbo le Hobbit) mais surtout, Claire Panier-Alix prend le parti d’utiliser un ton de narration emprunté à Tolkien pour son Seigneur des Anneaux. Autant préciser que ceux qui n’apprécient pas le style de Tolkien ne trouveront pas beaucoup d’attrait dans ce nouveau cycle, qui offre la possibilité d’innombrables quêtes dans cet univers tout neuf.

Vous l’aurez compris, il y a donc beaucoup de descriptions alambiquées qui tendent parfois à alourdir le récit plus que nécessaire, mais les "sauts" temporels sur la trame de l’échiquier effectués à chaque chapitre donnent un dynamisme bienvenu à des séquences parfois un peu longues. Je reprocherais aussi le rôle des femmes dans ce premier roman, qui, à part la déesse Belthem et la sorcière Fine, sont pratiquement absentes (ou endormies !), rappelant aussi par là l’œuvre de Tolkien.

L’omniprésence des dragons (fort bien mis en scène et exploités) emprunte incontestablement quelques données sur ces fantastiques animaux à Anne McCaffrey, et offre une occasion de voir évoluer ces chimères dans un nouvel univers, celui de la Chronique Insulaire. On retrouve même l’équivalent de la relation de Vif qui relie Fitz à son loup (voir la Citadelle des Ombres de Robin Hobb) dans l’harmonie parfaite entre les Ailés et leurs Dragons, qui ne forment qu’un en esprit, et qui nous aide à mieux comprendre ces formidables créatures. Le concept de la "Plaine du dragon" me semble cependant assez difficile à appréhender pour quelqu’un de novice en fantasy.

Mais au contraire de Fitz, qui est le héros central de tout le cycle de Hobb, ici il s’agit d’un ensemble de personnages que l’on suit à travers de nombreuses péripéties. L’ensemble forme vraiment une sorte d’échiquier, ou plutôt une file de dominos, dont l’évènement déclencheur est la brouille entre deux divinités, Einär et Belthem, source de tout ce qui arrivera aux simples mortels, jouets de leur volonté et surtout instruments leur permettant d’échapper à leur lassitude éternelle.

C’est un roman assez long (460 pages) et je ne peux objectivement pas donner un aperçu de l’immense intrigue qui s’y déroule, elle fourmille de détails incluant demi-dieux, cités endormies, guerres entre royaumes, confréries de mages, personnages puissants et diaboliques, amours impossibles, elfes, nains, grottes et vols à dos de dragon… Tout ce qui fait la fantasy pure et dure, en somme !

A conseiller à ceux qui veulent ajouter un nouvel univers de fantasy à leur imagination, pleine de quêtes honorables, de fourbes trahisons et de fantastiques dragons.

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L’avis de Philémont sur les Chroniques Insulaires :

Einär est un Dieu-rêveur. Il tisse le destin de tout-un-chacun dans le Grand Livre sacré, la Chronique Insulaire, où il imagine trois Mondes distincts : celui des Dieux, Nogard, celui des mages et des créatures sacrées, Modar’Lach, et celui des hommes, Nopalep’am Brode. Son objectif est d’opérer la Scission de ces Mondes afin de protéger Modar’Lach des aspects les plus noirs de Nopalep’am Brode. Mais tous ceux capables d’écrire dans la Chronique Insulaire ne sont pas forcément en accord avec Einär…

Plus qu’un simple cycle de (High) Fantasy, la Chronique Insulaire est un véritable récit mythologique. C’est en effet une histoire chargée de symboles, racontant l’origine du Monde, la création des dieux, celle des créatures qui peuplent ce Monde, et les faits qui font que cet Univers est tel qu’il est aujourd’hui.

Encore est-il que le terme "Univers" est un peu réducteur puisque Claire Panier-Alix nous parle plutôt d’un Multivers. Multivers physique dans un premier temps, puisque pas moins de trois Mondes parallèles (et même quatre dans Le Roi Repenti), et parfois transversaux, cohabitent dans l’imaginaire de l’auteur. Multivers mental dans un second temps, puisque bon nombre des héros de Claire Panier-Alix se retrouvent, volontairement ou non, dans des Mondes créés de toute pièce par leur imagination. C’est pourquoi, théoriquement, les possibilités de Mondes sont infinies.

Tout le récit est par ailleurs rempli de symboles. Le plus important d’entre eux est représenté par les dragons, omniprésents tout au long de la trilogie. L’auteur parle très bien de cette créature sur son site personnel : à la fois "Seigneur des Ténèbres" et "Gardien du Temps et de la Mémoire", c’est LA "créature sacrée entre toutes". Et c’est bien le personnage principal de la Chronique Insulaire.

Tout cela est narré de façon à ce que le lecteur ait une impression de véracité dans les faits qui lui sont contés. L’échiquier d’Einär, en particulier, avec ses phrases courtes (mais nombreuses) et ses transitions brutales, rappellent souvent les mythes et légendes issus de la tradition orale, amérindienne notamment. Les notes de bas de page ensuite, sous forme de gloses, visent à faciliter au lecteur la compréhension du texte et, surtout, donne un petit côté "recherche fondamentale" à une série de romans qui n’en demeure pas moins une oeuvre de Fantasy. Le ton, enfin, est d’une incroyable régularité dans l’onirisme et la nostalgie qu’il nous inspire.

La Chronique Insulaire n’est donc pas une oeuvre facile d’accès. L’imaginaire de l’auteur est complexe, son style riche, parfois ampoulé. En outre, à la multiplicité des Univers il faut ajouter le fait que toute l’histoire se déroule sur une échelle de temps colossale. Celle-ci n’est d’ailleurs pas toujours facile à cerner, en dépit des indications chronologiques au début de certains chapitres. Deux outils sont toutefois à la disposition de chacun pour bien comprendre toutes les subtilités de la Chronique Insulaire : la relecture pure et simple de certains passages, et le site personnel de l’auteur, qui fourmille d’informations sur son univers créatif.

Rappelons enfin que Claire Panier-Alix est jeune et qu’il s’agit de sa première oeuvre, en tout cas dans cette dimension. On sent d’ailleurs bien l’évolution du travail entre L’échiquier d’Einär et Le Roi Repenti, prouvant s’il est besoin que le nombre de pages n’est pas forcément un gage de clarté. Enfin, et ce n’est pas la moindre de ses qualités, la Chronique Insulaire a beau être inspirée (Charles Fort et Tolkien notamment), elle est aussi profondément originale. Pour une fois ce n’est pas antinomique.

Extraits :

1- Il y a de grands secrets dans l’univers, et celui de son origine en est un. Tout le monde y va de son hypothèse. Quelques-uns prétendent savoir, et argumentent avec hauteur en se servant des mythes qui bâtirent leur religion.
Pourtant, aucun ne sait, car tous semblent ignorer que le monde n’existe que par la façon dont on le perçoit. Dont on le rêve, ou dont on se rappelle l’avoir traversé.
Je n’espère pas être compris de vous. J’ai une histoire à raconter, qui ne vaut que par la mémoire que j’en ai gardée. Or, je ne vit ni dans votre monde, ni par les lois qui le régissent. Je n’existe pas, de la façon dont vous le concevez, tout comme à mon échelle, vous n’avez guère de réalité à opposer à la mienne.
Mon nom est Einär.

2- Cette crête dorsale était hérissée de pointes. La gueule ophidienne s’agitait dans la brise au bout de cet interminable cou faussement gracile, impression de mouvement renforcée par les vibrisses frontales qui ondulaient lentement comme la traîne d’une méduse. Le grand corps écailleux lui-même était étonnamment musculeux, quasi félin, avec ses quatre pattes léonines ornées de serres d’aigle. Sa voix - ou plutôt les sons que la créature émettait - n’était ni harmonieuse ni dissonante. Elle ne s’apparentait à rien qu’une oreille d’homme pût identifier. Cela ressemblait à un chant, mais aussi à des pierres frottées les unes contre les autres, au choc des épées contre les boucliers au cœur de la bataille, et au crépitement des flammes lorsqu’on y jette du gros sel.

3- Que voulez-vous, Étranger ?
Akhéris tourna la tête vers l’homme qui venait de lui parler. il découvrit un nain en bottes et chapeau à larges bords, juché sur l’épaule d’un géant à l’œil roux dont la grosse bouche rouge laissait couler un filet de salive.
- D’où venez-vous ? demanda encore le nain, d’une voix désagréablement fluette.
- Je viens de loin, si ça vous intéresse… Vous l’avez deviné, je ne suis pas d’ici et je ne connais pas cette ville. Il est donc si rare de voir un étranger ici ?
Le petit homme le dévisageait sans malveillance, simplement piqué de curiosité. Akhéris n’avait pas envie de lui être hostile. Il savait par expérience qu’il valait mieux se faire passer pour quelqu’un d’autre plutôt que de se dévoiler trop vite au premier venu. il opta donc pour un large sourire ingénu, et ajouta :
- Peut-être que vous, vous pourriez me renseigner ?
- Je le peux, c’est un fait, comme tous ici. Mais… Les choses ne sont pas aussi simples et je ne vous dirais rien.
- Ah ?
- Vos vêtements sont sales et votre mine me déplaît. On dirait que vous n’êtes pas animé des meilleures intentions, et je ne pense pas me tromper en disant que vous trimballez les ennuis avec vous. Par les temps qui courent, les humains n’apportent que des malheurs sur le vieux monde…
- Bon. Pensez ce que vous voudrez. Je finirais bien par trouver une adresse où je pourrais passer la nuit. Je me suis très bien débrouillé sans vous jusqu’à présent, et je viens de trop loin pour renoncer et rebrousser chemin. Je suis désolé que mon allure ne vous plaise pas : elle a traversé bien des mondes avant de me jeter ici, où je me faisait une joie de vous connaître, vous et les vôtres… Dans mon pays, l’hospitalité est le bien des plus humbles comme des plus riches. Ici, j’ai bien l’impression qu’elle est étouffée par un excès de méfiance.
Un petit groupe s’était massé autour de l’étal de la fleuriste qui ne riait plus du tout. Akhéris, fort loin de ses bonnes résolutions, attendait presque avec impatience une réaction du nain. La main sur l’épée courte qui lui battait la cuisse sous son manteau, il guettait d’un oeil le géant, mais ce dernier gardait son regard vide posé dans le vague, un sourire un peu niais sur les lèvres. La nain continuait à le dévisager sans animosité, comme si ces paroles le laissaient de marbre. Akhéris réfléchissait intensivement, oppressé par cette foule qui attendait avec impatience qu’il commît quelque geste malheureux.
- C’est bon, Marcus. Ce voyageur semble trop fatigué pour trouver tes jeux amusants. Cesse de le provoquer et propose-lui de monter dans la charrette avec moi.
Sans se retourner vers la voix féminine qui venait de le sermonner, le nain Marcus sourit de toutes ses dents à Akhéris en lui faisant signe de se diriger vers elle. Akhéris serra les dents, contrarié par le tour que prenaient une fois de plus les choses, et se fraya avec méfiance un chemin jusqu’au chariot à bœufs qui l’attendait derrière un rideau de badauds. Il se demanda s’il lui arriverait un jour d’avoir le contrôle sur les évènements le concernant.

4- Croire à l’intangible, épuiser une courte existence à courir après des réponses, tout en se gardant de trop en obtenir pour échapper au vide et à la désespérance…


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